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mercredi 31 août 2016

Réforme du collège : voyage en absurdie

Les enseignants s'arrachent les cheveux face aux nouvelles directives. Même les formateurs et les inspecteurs semblent n'y rien comprendre.

  Publié le | Le Point.fr
« Et si #college2016 était un vaste complot ? » signe LeChat, le pseudo d’un professeur sur Twitter.
« Et si #college2016 était un vaste complot ? » signe LeChat, le pseudo d’un professeur sur Twitter. © AFP/ GERARD JULIEN

C'était il y a quelques mois. Comme dans les 7 100 collèges de toute la France, Marie Lamfroy a suivi une des journées de formation destinées à expliquer aux professeurs la réforme du collège : chaque prof doit obligatoirement suivre huit journées de formation, dont trois réservées au numérique. Cette jeune mère d'un petit garçon de deux ans, qui a toujours voulu enseigner, n'est pas une novice. Professeur de lettres modernes dans la banlieue de Lyon, à Feyzin, cela fait sept ans qu'elle applique les directives du ministère. Elle a toujours fait avec. La réforme du collège, elle n'y était pas opposée par principe. Mais après ces journées de formation, elle a compris que son métier ne serait plus comme avant… et qu'elle allait s'arracher les cheveux. Elle ne s'en est toujours pas remise.
Ce jour-là, pour présenter la réforme, trois inspecteurs, une chef d'établissement et un envoyé du rectorat étaient sur l'estrade. C'est ce dernier qui a pris la parole. Et a commencé par flatter l'auditoire avec cette phrase : « Vous êtes des ingénieurs, des bac + 5. » « Il a ensuite tenté de démontrer que cette réforme n'avait absolument pas pour but de faire des économies. Tout en nous expliquant que les mesures idéales ne pouvaient être prises, faute d'argent », se souvient Marie. Une des inspectrices a pris le relais : « Elle était extrêmement agressive, elle nous réprimandait dès qu'on posait des questions, en répondant à coups de virevoltes rhétoriques. » Jusqu'à l'absurde : « Ce n'est pas à nous de vous armer pour appliquer la réforme, nous ne sommes là que pour vous donner des clés ! »

« Gargantua, Emma Bovary... mangent-ils équilibré ? »

Le plus surprenant restait à venir, avec l'explication des EPI, ces enseignements pratiques interdisciplinaires destinés à croiser des cours qui n'ont a priori rien en commun. Et les formateurs de suggérer que deux enseignants, l'un de sciences de la vie et de la terre (SVT) et l'autre de lettres modernes par exemple, pourront l'an prochain se retrouver à travailler ensemble autour d'un sujet commun : « Gargantua, Emma Bovary… mangent-ils équilibré ? » (sic). À l'énoncé de cet exemple érigé en modèle, Marie et tous ses voisins ont été stupéfaits. L'une des inspectrices a poursuivi la présentation du PowerPoint : « Vous pourriez mettre en place un exercice de réécriture de menu mangé par Gargantua, façon bio… » À la lecture du document rétroprojeté, il apparaissait clairement que les deux enseignantes de français et de SVT qui avaient rédigé ce sujet n'avaient pas réussi à se mettre d'accord, puisqu'une autre problématique sur « les enjeux de l'alimentation » était également notée. Deux titres étaient même suggérés : « Je me nourris, tu te nourris, il se nourrit » ou « Faut-il manger végétarien à la cantine ou pas ? ».
Marie était consternée : « Je n'ai pas su comment réagir : au-delà de la syntaxe douteuse, c'était tellement creux sur un plan littéraire… » Puis le débat a repris, le PowerPoint ne déterminant pas s'il fallait proposer cet EPI « SVT-français » en quatrième ou en troisième. Marie a alors osé une question : « Comment trouver un lien entre les thèmes d'EPI et le programme des deux disciplines ? » Pour une fois, les intervenants du jour étaient d'accord : « Vous êtes censés prendre vos distances avec les programmes. Avec la réforme, vous n'êtes plus leurs esclaves ! »

« Vous n'avez qu'à changer de métier ! »

Dans la salle, certains étaient bouche bée, d'autres atterrés, la plupart n'écoutaient plus du tout. Quelques professeurs vociféraient. Les formateurs ont continué leur exposé, en parlant du cadre horaire : « Sur deux périodes de deux heures par semaine, dont certaines en co-animation… » Le chef d'établissement juché sur l'estrade a interrompu ses collègues : « Cette co-animation prendrait beaucoup trop d'heures sur la répartition globale, c'est inenvisageable ! » À la fin des trois jours de formation, Marie s'est étonnée de ne toujours pas avoir de précisions sur la mise en place de la réforme. Réponse de la formatrice : « Si cela ne vous plaît pas, vous n'avez qu'à changer de métier ! »
Didier Jodin, 50 ans, est prof de lettres classiques dans l'académie de Strasbourg. Il en a vu passer, des réformes. Mais il est aujourd'hui excédé. « Il y a un côté sectaire dans ces formations. On est tenu d'y croire, comme à une divinité. Ceux qui mordent à l'hameçon et y croient ont une rhétorique simple : il y a des choses qui ne marchent pas actuellement, donc la réforme est bonne. Quel sophisme ! »
Agnès, professeur d'anglais à Paris dans le 18e arrondissement, se souvient de sa – pénible – première journée de formation : « On nous a parlé comme à des abrutis. On n'a pas attendu qu'on nous dise de bosser avec les collègues pour le faire ! Mais dans le cadre défini par la réforme, c'est infaisable. Lorsque j'ai demandé à l'inspectrice quand nous étions censés nous organiser, elle m'a répondu : Pendant la récré, en salle des profs, vous n'avez qu'à marcher avec vos collègues vers la machine à café pour discuter de l'EPI ! C'était totalement infantilisant. » Sans compter les intimidations. À la pause, l'inspectrice en avait assez des interrogations de la consciencieuse Agnès et lui a lancé : « Je peux vous demander votre nom et celui de votre collège ? » Réponse d'Agnès : « Mais, oui, allez dire à mon inspectrice que je pose des questions, j'assume pleinement ! »

« Hashtag Désillusion »

Certains profs ont imaginé des stratagèmes pour attirer l'attention sur leur désarroi : l'un a conçu un calendrier avec des profs déguisés en divinités grecques, un autre s'est mis en vente sur Le Bon Coin. Ils ont été convoqués par leur rectorat. Quant à ceux qui refusent d'aller en formation pour aller faire cours à leurs élèves, ils sont considérés comme grévistes.
La journée de formation de Stéphanie, une professeur de latin, à Paris, dans le 18e arrondissement, n'a rien eu à envier à celles de ses collègues. À l'entrée de la salle, un syndicat d'inspecteurs tractait contre la réforme. Le bavardage du public ne couvrait pas totalement la voix des formatrices qui scandaient des sentences édifiantes – « Il faut faire lire les élèves » –, tout en tentant de projeter un PowerPoint… qu'elles n'ont jamais réussi à ouvrir. L'après-midi, la salle s'était vidée de moitié. La deuxième journée de formation a été reportée sine die la veille… et n'a toujours pas à ce jour été reconduite, plus d'un mois et demi plus tard. Mais ce qui inquiète surtout cette professeur de lettres classiques, c'est moins ces cours communs avec des collègues que le contenu des programmes. « Nous étions censés recevoir les nouveaux programmes il y a quatre mois. Mais nous n'avons toujours aucune nouvelle. » Et Stéphanie de résumer la situation dans le langage de ses élèves : « Hashtag Déprime. Hashtag Désillusion. »
« Et si #college2016 était un vaste complot ? » signe LeChat, le pseudo d'un professeur sur Twitter. Depuis des mois, les profs de collège se lâchent, hurlent leur désarroi et jettent leurs dernières billes. Ils ont eu beau lutter contre cette réforme du collège qu'ils renient, qu'ils honnissent, l'heure est à sa mise en place. Fini les débats sur son contenu : le ministère l'a imposée, il va falloir l'appliquer. Pourtant, malgré les formations destinées à la mettre en place, les critiques continuent.

Une « aide personnalisée » en... classe entière

Il y a d'abord ces nouveaux programmes. On parlera désormais de « notions » à étudier par cycle de trois ans d'étude et d'« axes » par niveau… Pour Didier Jodin, la mise à l'écart de la culture est actée : « On a des indications de corpus qui donnent des repères, qui s'accrochent de manière artificielle à des thèmes qui n'ont aucun sens. Comme  en cinquième : Se chercher, se construire ou encore Le voyage et l'aventure : pourquoi aller vers l'inconnu ? » Les manuels vont devoir être modifiés et préparés dans l'urgence. Nombreux sont les enseignants qui voient dans la synchronisation de la refonte des programmes et de la réforme un moyen pour « alléger les programmes » et « niveler par le bas ». Une crainte qui prend corps en langues, des disciplines dans lesquelles les inspecteurs recommandent désormais de « passer par le français », alors que jusqu'à présent il était interdit de prononcer un mot dans la langue de Molière en classe, pour favoriser le « bain de langue ».
Et que dire de l'« accompagnement personnalisé » ou AP, une autre innovation de la réforme. Fini les petits groupes : désormais, l'aide personnalisée se fera… en classe entière. Dans les formations, cette nouveauté est justifiée de la manière suivante : « Peu importe le nombre d'élèves, si on passe d'une posture de face-à-face à une posture de côte-à-côte »… « Dans mon collège, raconte Marie Lamfroy, on avait réussi à faire de l'AP en demi-classe, voire par groupe de huit ou neuf pour ceux qui étaient le plus en difficulté. Maintenant, la réforme l'impose en classe entière, et on doit l'intégrer aux heures de discipline, alors qu'elle était dissociée de l'enseignement de la matière jusque-là. En somme, il faudra choisir entre un cours de français et un cours de méthodologie ! »
Le désarroi des profs de collège est profond. « Plus ça va, et plus je me dis que ce n'était pas cela, le métier que je voulais faire », se désespère Sophie, enseignante d'histoire en réseau d'éducation prioritaire. J'imaginais qu'il y avait une forme d'exigence intellectuelle dans la transmission. Lorsqu'on voit l'exemple de Gargantua et de Madame Bovary, on se rend compte qu'il n'est jamais question de littérature. En première et en terminale, très peu d'élèves ont lu les œuvres au programme. Mais ils s'en fichent, ils ont lu les noms des personnages sur Internet ! » Il n'y a plus qu'à espérer que Gargantua et Emma Bovary ne soient pas sur Facebook.
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vendredi 26 août 2016

Mort il y a 100 ans, Emile Verhaeren, esprit européen avant la lettre

afp, le 26/08/2016 LA CROIX


Une femme regarde un portrait d'Emile Verhaeren par l'artiste belge Constant Montald, au musée Emile Verhaeren à Sint-Amands le 3 août 2016 / AFP
Une femme regarde un portrait d'Emile Verhaeren par l'artiste belge Constant Montald, au musée Emile Verhaeren à Sint-Amands le 3 août 2016 / AFP
Cent ans après sa mort tragique, le poète belge Emile Verhaeren, figure au coeur du foisonnement littéraire et artistique de l'époque en Europe, incarne l'esprit européen avant la lettre.
Mais cet idéal d'européanité s'est fracassé contre la Grande Guerre de 1914-18, comme en témoigne la rupture de sa longue amitié avec son jeune admirateur et traducteur autrichien, Stefan Zweig (1881-1942), qui représentait le monde germanique.
"Verhaeren et ses amis allemands caressaient l'utopie d'une Europe réconciliée, dominée par les deux civilisations jugées supérieures de la France et de l'Allemagne, deux cultures très bien incarnées par la Belgique", explique à l'AFP Fabrice Van de Kerckhove, attaché scientifique aux Archives et Musée de la littérature de la Communauté française de Belgique.
Le rêve européen de l'écrivain belge est le thème d'une riche exposition - intitulée "Un poète pour l'Europe" - au Musée Emile Verhaeren à Sint-Amands (Saint-Amand), son pittoresque bourg natal en Flandre, près d'Anvers. Sa tombe de granit noir y surplombe une majestueuse courbe de l'Escaut.
Longtemps récité dans les écoles ("Le Vent", "Le Passeur d'Eau"), Emile Verhaeren (1855-1916) a quelque peu perdu de sa renommée, du moins hors de Belgique.
Buste d'Emile Verhaeren par le sculpteur français Ossip Zadkine au musée Emile Verhaeren à Sint-Amands le 3 août 2016 / AFP
Buste d'Emile Verhaeren par le sculpteur français Ossip Zadkine au musée Emile Verhaeren à Sint-Amands le 3 août 2016 / AFP
Chantre de l'industrialisation, des "villes tentaculaires" et du monde ouvrier, proche des idées anarchistes, au style lyrique, il fut en son temps une institution, un monument. On a portraituré ses grandes moustaches, son noeud papillon rouge et son veston vermillon.
Flamand d'expression francophone, il aurait d'ailleurs pu se voir attribuer le prix Nobel de littérature en 1911 - décerné à son compatriote Maurice Maeterlinck - puis à nouveau en 1915, mais là c'est le pacifiste Romain Rolland qui l'obtient.
- Idéal européen -
Verhaeren a chanté le Vieux continent dans plusieurs poèmes, en particulier dans "L'Europe" (1906):
"Devant le masque cru des féroces idoles / Elle apporte soudain de nouvelles paroles / Elle déplie en des âmes mornes encor / L'aile obscure qui soutiendra leur prime essor / Et sur des fronts étroits et durs que rapetisse / L'esclavage, la peur, l'effroi, la cruauté, / Sa main fait lentement, mais sûrement flotter / Quelque rêve futur qui serait la justice".
Ailleurs, il écrit que "L'Europe est une forge où se frappe l'idée".
Mémorial à Emile Verhaeren au musée Emile Verhaeren à Sint-Amands le 3 août 2016 / AFP
Mémorial à Emile Verhaeren au musée Emile Verhaeren à Sint-Amands le 3 août 2016 / AFP
"Imaginer de nouvelles idées, créer un nouveau monde, là était à ses yeux la mission de l'Europe. Qui oserait mettre en doute aujourd'hui, dans les tempêtes qui menacent l'Europe, l'actualité de son message?", plaident Rik Hemmerijckx, le conservateur du musée, et Vic Nachtergaele, professeur de littérature romane, dans le catalogue de l'exposition.
"Par dessus la terre de ses pères, son amour allait vers l'Europe, vers le monde entier, plus que le passé il aimait l'avenir", a loué Stefan Zweig, le biographe de Verhaeren.
Mémorial à Emile Verhaeren au musée Emile Verhaeren à Sint-Amands le 3 août 2016 / AFP
Mémorial à Emile Verhaeren au musée Emile Verhaeren à Sint-Amands le 3 août 2016 / AFP
Pourtant, cet idéal européen va s'écrouler en août 1914, au moment de la déclaration de guerre et surtout quand se répand le bruit d'atrocités allemandes en Belgique.
"Verhaeren, d'Européen et de grand admirateur de l'Allemagne, va se transformer en pourfendeur de la barbarie allemande", souligne Fabrice Van de Kerckhove, qui a édité la correspondance entre l'écrivain autrichien et Verhaeren.
Personnage entier, ce dernier ira jusqu'à reprendre certaines légendes de la propagande franco-britannique.
- Destins tragiques -
Ainsi, dans le poème "La Belgique sanglante" (1915), il raconte que l'on retrouvait dans les musettes des soldats allemands les pieds coupés d'enfants français ou belges à côté des dentelles prises sur les cadavres de jeunes femmes violées. "Ces accusations de +sadisme germain+ ont évidemment indigné ses anciens amis allemands et autrichiens, notamment Zweig", poursuit M. Van de Kerckhove.
"Les amis pacifistes de Verhaeren ont cherché les moindres indices d'un revirement, et Romain Rolland ne voulait pas y croire, mais l'entourage du poète était farouchement nationaliste et anti-allemand", observe-t-il.
Zweig sera même accusé d'avoir dérobé la correspondance amoureuse de Verhaeren.
La rupture est consommée, malgré les efforts de Romain Rolland et de l'écrivaine féministe suédoise Ellen Key. "Tous les Allemands ne sonnent pas comme ceux qui donnent le ton au chanson (sic)! Notre ami Stefan Zweig souffre cruellement de vos mots contre vos amis allemands. Vous, cher Verhaeren, saura distinguer entre l'Allemagne de Prusse et celle de Goethe", implore-Ellen Key. En vain.
Le poète belge ne verra pas la fin de la guerre. Il mourra à 61 ans dans un stupide accident en gare de Rouen, le 27 novembre 1916, au cours d'une tournée de conférences patriotiques.
"Pêcheurs" du peintre belge Anto Carte au musée Emile Verhaeren à Sint-Amands le 3 août 2016 / AFP
Stefan Zweig - dont un tout récent biopic au titre évocateur, "Adieu l'Europe", retrace les dernières années -, connaîtra lui aussi un destin tragique.
Moralement abattu par la nouvelle guerre qui dévaste l'Europe, il se suicide en 1942, avec son épouse, en laissant un livre-testament, "Le Monde d'hier. Souvenirs d'un Européen", empreint de la nostalgie d'un "âge d'or" de l'Europe d'avant 1914.
"Un poète pour l’Europe", Musée Emile Verhaeren à Sint-Amands, jusqu’au 27 novembre.
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jeudi 25 août 2016

La mort de Michel Butor, l'homme qui avait modifié le roman français

La mort de Michel Butor, l'homme qui avait modifié le roman français
Michel Butor, en 1992. ((Selder/Sipa))

L'auteur de “la Modification” avait 89 ans. Grande figure du Nouveau roman, il laisse derrière lui une oeuvre très diverse et inclassable.

 
Le romancier et écrivain Michel Butor est mort ce mercredi 24 août à Contamine-sur-Arve, en Haute-Savoie, selon «le Monde», qui a été contacté par sa famille. Le 14 septembre, il aurait eu 90 ans.
Butor est surtout connu pour ses trois premiers romans: «Passage de Milan», «l’Emploi du temps» et «la Modification», publiés en 1954 et 1957, qui lui ont valu d’être rattaché à l’école du Nouveau roman. Il était publié chez Minuit, éditeur de Samuel Beckett, Nathalie Sarraute et Alain Robbe-Grillet.
Il avait obtenu le prix Renaudot en 1957, pour «la Modification», l’histoire d’un voyage en train, célèbre pour sa narration à la deuxième personne du pluriel, ce «vous» qui projette le lecteur dans la peau du protagoniste. Cette consécration avait d'ailleurs suscité quelques inimitiés et jalousies dans le groupe.
Mais le Nouveau roman n’a jamais formé un groupe au sens habituel, comme le groupe surréaliste par exemple. C’était tout à fait différent. Les surréalistes se voyaient tous les jours, ils allaient même en vacances ensemble, nous pas du tout. Et nous ne défendions pas une vision de la vie. (…) Nous venions d’horizons différents.

Bon, nous avions quelques points communs. Nos livres surprenaient beaucoup les critiques qui ne savaient pas par quel bout les prendre. Et ils contenaient  de minutieuses descriptions d’objets quotidiens. Comme ces livres étaient publiés chez le même éditeur, on s’est mis à parler du Nouveau Roman.
Né en 1929 à Mons-en-Baroeul, dans le Nord, troisième enfant d'une famille de sept, Butor avait passé l'essentiel de sa jeunesse à Paris, dès 1929, avec une parenthèse pendant la drôle de guerre dans un collège de jésuites à Evreux. Après des études de philosophie à la Sorbonne, et la rédaction d'un mémoire sous la direction de Gaston Bachelard (sur «les Mathématiques et l'idée de nécessité»), il avait enseigné à l'étranger (Egypte, Salonique, Suisse) et mis à profit cette expérience pour écrire. Depuis, il avait également enseigné la littérature aux Etats-Unis et beaucoup voyagé, ce qui peut étonner puisque ses romans sont circonscrits à un lieu - un train dans «la Modification», un immeuble dans «Passage de Milan», une petite ville imaginaire dans «l’Emploi du temps».
Après son quatrième livre de fiction, «Degrés», où l'on retrouve son goût pour les contraintes formelles (trois narrateurs racontent une même heure de cours dans une classe de lycée), il avait abandonné la forme romanesque et s'était éloigné de ses anciens compagnons pour se consacrer à la poésie, à la critique, notamment la critique d’art - on lui doit de nombreux écrits sur la peinture, sur Rembrandt, Delacroix, Rothko ou Mondrian - et à des livres plus inclassables.
Butor était, de l’avis de ceux qui l’ont connu, un artiste érudit, curieux, insensible aux mondanités littéraires, capable de se passionner pour tout et n’importe quoi. Il avait déclaré au «Monde»:

J’espère avoir apporté quelques nouveautés. Mais je crois avoir apporté beaucoup plus de nouveauté après ma période romanesque que pendant cette même période. Si j’ai apporté quelque chose de nouveau, c’est que j’ai été entraîné par l’élan de nouveautés qui vient du fond des siècles.

BibliObs.com
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vendredi 19 août 2016

Pour une rentrée littéraire placée aussi sous le signe de la poésie !

Fin août - début septembre, ce sera la rentrée littéraire qui ne concerne hélas exclusivement que les romans et les essais. Pourquoi pas aussi une rentrée littéraire placée sous le signe de la poésie, du théâtre et de la philosophie ?


© Gilles Bizien © Gilles Bizien
 
  Fin Août- Début Septembre, ce sera la rentrée littéraire qui ne concerne hélas exclusivement que les romans et les essais. Pourquoi pas aussi une rentrée littéraire placée sous le signe de la Poésie, du Théâtre et de la Philosophie ? Editeurs, libraires, médias, bibliothèques, centres culturels, maisons de la poésie, pourquoi ne pas le faire  en accord avec l'association Le Printemps des Poètes et autres institutions culturelles ?


Pour signer la pétition : https://www.change.org/p/pour-une-rentr%C3%A9e-litt%C3%A9raire-plac%C3%A9e-aussi-sous-le-signe-de-la-po%C3%A9sie

Eric Dubois
Dernier livre en date: "Chaque pas est une séquence" ( Editions Unicité, 2016 )
Membre de l'Union des Poètes & Co.
Président de l'association Le Capital des Mots.
Responsable de la revue culturelle Le Capital des Mots.

Initiateur sur Facebook de Dis un poème !


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mercredi 27 juillet 2016

Raphaël, 24 ans, « plume » d’une intelligence artificielle

Le jeune salarié souffle des réponses à une intelligence artificielle supervisée par des humains, Jam.
Régulièrement, il le teste en lui posant des questions :
« Tu peux me rappeler de boire de l’eau à 3 heures du matin ? »
Lui et l’appli se parlent  :
« Yoooooooo
– En quoi puis-je t’aider Raphaël ?
– Tu peux me trouver un bar trop stylé ? »
Une conversation entre Raphaël et Jam
Une conversation entre Raphaël et Jam - Emilie Brouze/Rue89
 
Depuis trois mois, Raphaël Kammoun est la « plume » de Jam, ce qui consiste notamment à écrire des phrases et des morceaux de phrases pour aider l’intelligence artificielle et les humains qui s’activent derrière l’interface. Il arrive donc que les réponses de Jam le surprennent : ce sont ses propres mots.
« C’est assez rare de pouvoir parler à son propre produit. Il y a un côté Frankenstein rigolo. »
Le métier de Raphaël Kammoun, entre designer de texte et scénariste pour intelligence artificielle, n’a pas encore sa fiche Onisep. 20 Minutes, qui l’a interviewé, relève qu’outre-Atlantique, un poète, deux écrivains et un scénariste travaillent sur l’assistant virtuel de Microsoft (Cortana).
Ecrire pour des intelligences artificielles est en train de devenir le prochain job prometteur dans la Silicon Valley, prédit le Washington Post.

Le plus humain des robots

Jam, conçu pour aider les étudiants à trouver un boulot ou un resto, a été développé par une start-up parisienne qui revendique 70 000 utilisateurs et un message envoyé toutes les 15 secondes. Moyenne d’âge des salariés : 26 ans.
Derrière l’interface, il y a une sorte de flou savamment entretenu. 30% des requêtes sont automatisées, 20% impliquent uniquement une intervention humaine et, dans 50% des cas, la machine aide l’humain, détaillait il y a peu Marjolaine Grondin, à la tête d’HelloJam (Rue89 l’avait rencontrée). Raphaël Kammoun :
« Intelligence artificielle et humain sont mêlés. Moi je ne sais jamais vraiment avec qui je discute : même quand c’est l’humain qui répond, c’est l’intelligence artificielle qui suggère les messages à envoyer. »
Raphaël Kammoun à Paris, le 28 juin 2016
Raphaël Kammoun à Paris, le 28 juin 2016 - Emilie Brouze
 
Raphaël Kammoun réfléchit à des modèles de conversation (des sortes de scénarios) et rédige une partie des réponses de Jam. « Mon travail consiste à apprendre à des robots à être plus humains et à interagir avec des humains », résume-t-il.
Le travail du jeune salarié consiste aussi à définir la personnalité du service. « Il doit être le plus humain des robots et le plus attentionné des humains », débite Raphaël, qui parle de lui comme d’un pote. Cool et sympa mais pas pigeon, économe mais pas radin, détaché mais pas familier. Des éléments que les « backers », les humains écrivant les réponses qui ne peuvent pas être automatisées, doivent prendre en compte.
Si un utilisateur sous acide branche Jam sur Emmanuel Macron par exemple, sa réponse sera neutre : la créature est « apolitique ».

Monter un jour sa boîte

Le jeune salarié originaire de Besançon (Doubs), baskets rouges, T-shirt pandas et style capillaire coiffé-décoiffé, a obtenu en décembre 2014 un master finance et stratégie à Sciences-po Paris. Pas pour devenir banquier d’affaires mais pour, un jour, monter sa boîte (comme sa mère avocate, devenue autoentrepreneuse) : « Je voulais apprendre le business. » Plume à Jam est son premier CDI.

Travail au corps

  • Quand vous devez expliquer votre travail à votre famille ou en soirée, vous dites quoi  ?
Pour préparer le terrain, je dis d’abord que je travaille dans une start-up. Je suis plume pour un robot, pour une intelligence artificielle, qui s’appelle Jam. Mon job est de donner de la personnalité à un robot, de lui apprendre à parler. C’est comme créer un personnage qui interagit dans la vraie vie, avec des humains.
Pour préciser un peu, je dis que Jam aide les étudiants dans les galères de leur vie quotidienne, via une intelligence artificielle. Le format lui-même est compliqué à expliquer parce que ce n’est pas une application : les étudiants dialoguent avec Jam directement sur Facebook ou sur leur messagerie. L’idée, c’est que l’interface est la conversation elle-même et non pas un site ou une appli.
Jam peut aider un étudiant à trouver un bar, un cadeau ou un job... Avec Jam, tu n’es pas seul mais ce n’est pas un pigeon non plus. Il va tout faire pour t’aider mais tu peux pas non plus tout lui demander (faire tes devoirs à ta place, par exemple).
Capture de la page Linkedin de Raphaël Kammoun
Capture de la page Linkedin de Raphaël Kammoun
 
Pour Jam, je rédige des messages types ou des éléments de langage (des petits bouts de phrase : plein de manières de dire OK, par exemple : « c’est noté », « super », « pas de problème »...). Jam a un registre de langage détaché mais pas familier. Donc il faut trouver le juste milieu. Je fais aussi attention au rythme de mes phrases. Pour Jam, j’écris également des éléments de personnalité.
Que répondre à « est-ce que tu m’aimes ? » Ou « je suis triste en ce moment » ? « Comment on fait les bébés » ? Récemment, j’ai rédigé la réponse à une demande illégale. Quelque chose comme : « C’est complètement illégal, t’es malade, tu sais ce qu’on fait aux robots en prison ? »
Le reste du temps je me creuse la tête pour trouver des modèles de conversation qui fonctionnent : comment engager la conversation avec un utilisateur ? comment la continuer ? comment faire pour qu’elle paraisse naturelle ?
  • Et comment décrit-on votre métier dans le jargon du secteur  ? En mots-clefs sur LinkedIn  ?
Dans le secteur, je dis souvent que je suis plume mais je précise que ça se rapproche plutôt du boulot de « product manager » (chef de produit). C’est d’ailleurs ce qui est inscrit sur mon contrat.
Sur Linkedin, j’ai écrit Clippy, le nom de l’un des premiers bots : c’est le petit trombone de Word, qui se balade et aide l’utilisateur. Il avait des yeux, faisait des petits bruits en apparaissant. Enormément de gens le connaissent. L’analogie est marrante.
  • Vous produisez quoi, en fait, pour le bien de l’humanité  ?
On est là pour aider les étudiants dans leurs galères, dans les moments où ils se sentent seuls, que ce soit pour chercher un travail ou un job : on les rassure, on arrive à leur enlever une dose de stress. Ça peut paraître superficiel comme service mais il y a vraiment des gens qui nous remercient.
  • Comment êtes-vous arrivé là ?
J’ai toujours beaucoup aimé écrire. J’ai toujours aimé aider les gens à rédiger leur lettre de motivation, leur CV. J’ai fait des concours de nouvelles aussi. A côté de ça, j’ai toujours aimé la technologie.
Quand j’étais à Sciences-po, j’ai fait mon premier stage à Covoiturage.fr [qui se nomme désormais BlaBlaCar, ndlr], en 2011. A l’époque, je ne connaissais pas le monde du Web. Je m’étais rendu compte de l’importance du texte dans le numérique : la plupart des choses se lisent, sur Internet.
J’ai ensuite travaillé dans un magasin de jouets à Barcelone : j’écrivais les descriptions de jouets, je publiais des articles de blog, je me suis aussi occupé du référencement... Plus tard, j’ai fait des stages et travaillé pour App Gratis et Batch.com. Petit à petit, j’ai commencé à m’intéresser à l’interface, à l’expérience utilisateur.
Marjolaine Grondin [CEO de Jam] a été ma prof : elle animait un atelier de créativité entrepreneuriale à Sciences-po Paris. Un an ou deux ans plus tard, quand j’ai vu que sa start-up cherchait une plume, je l’ai recontactée. J’ai postulé et ils m’ont pris. J’ai commencé mon CDI le 29 mars 2016.
« Jam recrute » : capture d’écran du site de Jam
  • Vous vous imaginiez faire cela étant gamin  ?
J’ai toujours voulu travailler dans l’écriture. Gamin, j’ai voulu être journaliste puis bosser dans l’édition – cela m’a fait rêver jusqu’en terminale. Je pense que si plus jeune j’avais su que mon métier existait, ça m’aurait fait vraiment rêver.
C’est revenu à la mode, les bots, mais ça existe déjà depuis plus de vingt ans... Le meilleur exemple est le programme informatique Eliza.
  • Ce boulot vous plaît ?
Oui.
  • Qu’y a-t-il de plus intéressant dans votre travail  ?
Le plus intéressant, c’est de réfléchir aux manières d’interagir, aux formulations permettant d’avoir une conversation naturelle avec un robot, sans pour autant se faire passer pour ce qu’on est pas.
Ça m’oblige à me poser plein de questions sur le choix des mots ou la conversation dans son ensemble – qu’est-ce qui fait qu’une conversation à l’air naturelle ? comment ça s’enchaîne ?
Je demande souvent à mes colocs ce qu’ils pensent d’une phrase. « Et si je te le dis comme ça ? » « Que penses-tu de “salut”, par rapport à “yo” ou “bonjour” ? » Mais je me retiens de ne pas trop utiliser mes amis comme cobayes.
Par moment, ça devient très « méta » [comme s’il y avait une force supérieure] : je parle avec Jam et ce sont mes propres formulations qui apparaissent – ce qui surprend.
  • Même si ça ne fait que trois mois que vous travaillez pour Jam, qu’y a-t-il de plus pénible  ?
Par moment, c’est compliqué. Il faut faire des détours pour arriver à résoudre certains problèmes. Il fallait, par exemple, que je trouve un modèle de réponse à « comment trouver l’amour ? » J’ai cherché et j’arrivais à des trucs philosophiques... Parfois, il y a un blocage et on ne sait pas quoi dire.
Les questions philosophiques c’est marrant mais parfois ça touche à des conseils qu’un robot ne devrait pas donner. On ne peut pas se substituer à un ami.
  • Peux tu nous donner un exemple de difficulté ?
« Comment séduire ? » : beaucoup de gens posent la question. Au début, on avait répondu un truc cool : cultive-toi, essaie d’être toi-même, sors plus souvent... Tout ça dans le même message. Un jour j’ai compris que mon coloc, qui l’a reçu, était limite vexé que Jam lui donne cette check-list incroyable alors que c’est un bot. Là, on se sent un peu gêné.
Il faut également faire attention à ce que le robot ne se mêle pas de la vie privée des utilisateurs en étant intrusif dans ses questions ou relances.
Il n’y a pas tant de routine que ça dans mon travail. Parfois, il y a quinze réponses à faire et il faut réussir à trouver un truc intelligent et sympa pour chacune... C’est difficile. Et puis il faut coller à la personnalité de Jam qui est plutôt enjoué et cool alors qu’on n’a pas tout le temps la tête à ça. Il faut faire gaffe à ne pas mélanger son humeur à celle de Jam.
  • En vous regardant dans le miroir, vous vous dîtes quoi sur votre métier  ?
Tu passes trop de temps devant un écran. [Rires] Je crois que c’est un truc qui inquiète pas mal, dans le monde de la tech.
  • Qu’est-ce qui est différent par rapport à ce que vous aviez imaginé avant de commencer ?
J’avais une vision assez simpliste de comment Jam fonctionnait. Je me rends compte qu’on est souvent en exploration. Le travail ne consiste pas seulement à créer des réponses cools, c’est aussi bosser avec une intelligence artificielle, ce qui induit des contraintes intéressantes.
Capture d'un début de conversation avec Jam
Capture d’un début de conversation avec Jam
Dans la même journée, je peux lire des articles de sociologie et un blog sur le natural language processing (NLP). Je teste aussi les bots qui sortent. On regarde aussi les questions que les gens posent. Il y a un gros travail de veille à faire.
C’est impressionnant le nombre de choses qu’il y a à apprendre alors même qu’il y a très peu de repères dans ce domaine.
Je me nourris de plein de choses. Je lis de l’argot, je regarde des séries pour les dialogues et les punchlines... On m’a conseillé récemment de m’intéresser au théâtre. J’ai appris il n’y a pas longtemps que la RATP faisait des annonces en alexandrins... Pourquoi ne pas essayer nous aussi ?
  • A quoi ressemble votre poste de travail  ?
Je n’ai pas de poste de travail fixe. J’ai mon ordi pro, mon chargeur, mon casque et un carnet pour écrire. Le matin, j’arrive et je trouve une place en fonction de qui est là, de ce que j’ai à faire...
Au bureau, il y a une grande salle où l’on bosse, avec trois tables, et un espace salon avec des sofas, une télé et une Wii.
  • Parlez-moi de votre ordinateur et de votre téléphone.
J’ai un ordinateur pro et un téléphone perso. On utilise beaucoup Slack pour travailler, un outil de collaboration via lequel on communique. J’utilise aussi Treloo, une appli de gestion de projets, et GitHub pour le développement. J’ouvre parfois Ever notes pour prendre des notes et bien sûr Twitter. J’écoute de la musique sur Spotify, en travaillant.
Une bonne partie de mon travail est stockée en ligne, ce qui me permet de bosser depuis où je veux. Mes notifications sont réglées de manière à ce qu’elles ne soient pas trop intrusives.
  • Qui est autour de vous dans l’open space ?
On est dix-sept dans l’équipe, dont quatre personnes en « remote » (télétravail). Dans l’équipe produit, dont je fais partie, on est trois avec mon n+1 qui est « chief product officer » (chef de produit). La fondatrice, Marjolaine, bosse dans le même open space. La hiérarchie n’est pas rigide, j’aime bien.
Après il y a des data scientists, des gens qui bossent sur le business, et une soixantaine de « backers », les humains de Jam. Ils bossent généralement de chez eux et passent quand ils veulent. Il y a donc pas mal de va-et-vient au travail, c’est sympa.
  • Vos collègues sont vos amis  ?
Je m’entends très bien avec eux, on a des relations amicales. On se voit de temps en temps en dehors du boulot.
  • Vous flippez d’être remplacé par des robots ou des algorithmes  ?
J’hésite entre « j’espère » et « oui, je flippe à mort ». [Rires] Déjà, quelque soit la manière dont ça évolue, il y aura toujours des humains derrière les robots ou les algorithmes.
Il y a déjà des algorithmes ou des robots qui font ce que je fais. Il y a des robots qui génèrent des résumés de matchs, par exemple. La génération de texte, c’est déjà là... Peut-être qu’un jour je rédigerais moins et que je ferais plus de scénarios. Et quand les robots arriveront à faire des scénarios ? Il y a aura toujours une dimension de création qui ne sera jamais totalement déléguée à des robots.
Sur le portable de Raphaël, une conversation avec Jam
Sur le portable de Raphaël, une conversation avec Jam - Emilie Brouze/Rue89
Je dis que je flippe à mort parce qu’au fond, un robot qui s’exprime très bien et à tel point qu’on ne fait pas la différence avec un humain, c’est de la science fiction. Je serais curieux de voir ça.
  • On peut donc dire que votre travail est de tuer votre travail ?
[Rires] C’est un peu caricatural.
  • Pensez-vous faire votre travail toute votre vie  ?
Pas si je le tue [Rires]. S’il change tout le temps, que je continue à apprendre des choses, oui. Après, je pense qu’il évoluera forcément.
  • Quelle est la proportion de tâches à la con  ?
Je dirais entre 20% et 30%. On peut vouloir faire un truc qui nous parait simple mais qui n’est pas possible techniquement : on va donc devoir faire 15 000 détours pour y arriver. Il y a des tâches pas très drôles mais nécessaires, comme relire tous les messages pour voir si je n’ai pas oublié un « ç ». Mais sinon, s’il m’arrive de faire quelque chose d’absurde, je le dis.
  • Est-ce que ton travail est atteint par la réunionite ?
Non. On parle beaucoup mais ce n’est pas de la réunionite. La plupart des retours, on les a en direct sur Slack ou via la messagerie instantanée.
  • Est-ce que vous glandez au travail  ?
M’ennuyer non, glander oui. Je lis des articles, je regarde des vidéos, je me perds sur Internet via des liens obscurs... Twitter aussi est assez chronophage. Mais je crois qu’on a besoin de moments où on ne fait rien dans les jobs créatifs.
  • Avez-vous l’impression d’avoir le temps  ?
Non. On n’a jamais assez de temps. C’est un peu inhérent à ce qu’on fait, on se dit qu’on pourrait faire plus, mieux... C’est un arbitrage permanent.
  • Comment vous le gérez ? Comment vous le voyez ?
L’enjeu, c’est d’arriver à se concentrer sur quelque chose pendant plus d’une demi-heure ou une heure alors qu’on reçoit beaucoup de notifications et de sollicitations toute la journée.
Au travail, il nous arrive de mettre la capuche de notre sweat : ce qui veut dire tacitement « foutez-moi la paix ». C’est un truc de développeur. [Rires] Sinon on se met dans une autre pièce, avec les écouteurs sur les oreilles, et on dit aux autres « ne me pingez pas trop, sauf si c’est urgent ». Oui, on parle beaucoup avec des anglicismes de développeur [Rires].
  • Etes-vous fliqué par votre n+1 et comment  ?
Je suis fliqué par tout le monde sur une chose en particulier : quand Jam dit un truc chelou qu’on ne peut pas se permettre de lui laisser dire... Il faut être vigilant et c’est justement ma responsabilité. Pour le reste, non, il n’y a pas de flicage. Tout le monde s’implique sur tout.
  • Quels sont vos horaires de travail  ?
10 heures-20 heures, en général. Le matin, je dois arriver entre 9 heures et 10 heures. Le midi, on prend entre une et deux heures de pause ; 15 minutes quand on n’a pas le temps. Les horaires sont variables et on peut travailler de chez nous.
  • Votre chef vous tutoie ? C’est un bon chef ?
Oui. J’ai de bonnes relations avec mes chefs.
  • Quels sont vos gestes répétitifs ?
Enlever une oreillette de mon casque pour parler à un collègue, changer d’onglet, ouvrir une appli, utiliser les raccourcis clavier.
  • Votre dernier e-mail pro, c’était quoi  ?
Un message de Slack : « Reset your password » (réinitialisez votre mot de passe). C’est assez représentatif de ma boîte e-mail : je l’utilise très peu.
Entre collègues, on s’échange des SMS quand on est en déplacement ou en rendez-vous, ou on s’appelle. Finalement, l’e-mail est le moyen de communication le plus lent.
  • Avez vous des consignes spéciales en termes de sécurité informatique  ?
Oui, des bonnes pratiques, comme sur les mots de passe par exemple. Je préfère d’ailleurs ne pas trop les détailler...
  • Quand est-ce que vous décrochez/coupez  ?
Quand je rentre le soir.
  • Il y a une séparation nette entre vie privée et vie professionnelle  ?
Oui, mais c’est à moi de la fixer. Il faut faire gaffe, car on est beaucoup sur notre portable. Il m’arrive de lire des articles en dehors du boulot et de les partager ensuite sur Slack.
  • Pensez-vous au travail pendant votre temps libre  ?
Oui, pas mal car cela m’intéresse. C’est un sujet marrant, j’en parle beaucoup aux gens. Ils sont généralement intrigués par ce que je fais.
  • Une « private joke » dans le boulot ?
On en a énormément.
Sur Slack, on a créé des bots pour se faire des blagues : on en a par exemple un qui génère des mèmes en fonction de ce qu’on dit.
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mercredi 20 juillet 2016

La langue française, l’Europe et le Monde

La langue française, l’Europe et le Monde

Il fut un temps, le multilinguisme était présenté comme un élément essentiel de la construction européenne : chaque citoyen européen aurait le droit d'utiliser sa langue maternelle et chaque état membre la capacité aurait la capacité de préserver sa culture. La communication entre les citoyens et l’accès à l'information devaient devenir aussi faciles et simples que la circulation des marchandises dans l’espace européen.

Admirable projet. En effet, est-il acceptable d’assister à la disparition des langues et des cultures européennes sans agir ? C’est pourtant ce qui est en train de se passer malgré les annonces restées sans moyens et sans effets. Le multilinguisme représente un coût important. En conséquence, les langues minoritaires disparaissent progressivement au profit des langues majoritaires. Parmi les 6.500 langues qui existent dans le monde, on estime que la moitié d'entre elles auront disparu avant la fin du siècle. Beaucoup de langues européennes ont déjà disparu ou avaient presque disparu, mais ont été sauvées grâce à une volonté politique.
Comment peut-on traiter les 48 heures de vidéo qui sont téléchargés sur YouTube dans des centaines de langues chaque minute ? Comment peut-on nous assurer que les brevets européens sont accessibles aux entreprises qui utilisent des langues autres que l'anglais ? Comment peut-on donner la possibilité à un professeur d’enseigner à élèves qui ne parlent pas sa langue ? Comment peut-on empêcher la langue de s'enrichir de nouveaux termes au rythme de l'accroissement des connaissances ? Comment peut-on éviter d'avoir à passer d’une langue à une autre dans les universités et les grandes entreprises ?
Les technologies numériques, en particulier les technologies de la langue, fournissent des éléments de réponses. Internet facilite l'accès à l'information et à la connaissance pour l’ensemble des utilisateurs. Wikipedia existe dans environ 300 langues. Les réseaux sociaux impliquent l'utilisation des langues des différents utilisateurs pour les échanges. Facebook existe dans 80 langues, et Twitter en 20 langues. Les progrès de la science ont permis de mettre en œuvre des technologies linguistiques : les moteurs de recherche, la reconnaissance vocale et les systèmes de synthèse, la traduction automatique du texte et de la parole, etc… pour un nombre croissant de langues. Le traducteur de Google traite environ 60 langues, dont 20 avec l'interaction orale. Siri d'Apple est disponible en quatre langues. Jibbigo, un système de traduction de la parole autonome, en couvre une douzaine. Mais, comme on le voit, ces technologies ne sont disponibles que pour environ 60 langues, donc environ 1% des langues existantes, et à des niveaux de qualité (et donc de la facilité d'utilisation), très inégaux selon les langues concernées.
L’utilisation de ces technologies permet de réduire le coût d’un multilinguisme réel et pas seulement utopique. C’est même le seul moyen de le rendre possible. Et certaines technologies, telles que le sous-titrage automatique avec traduction ou correcteurs orthographiques, facilitent l’apprentissage de langues étrangères.
Or, ces technologies sont aujourd'hui fournies (gratuitement) par des sociétés américaines. Les acteurs de l’Union Européenne se disent prêts à partager la richesse de leurs cultures, mais ils sont confrontés à la barrière linguistique qui agit comme un obstacle à leurs échanges mutuels. L’absence d’investissements conséquents en la matière montre un désintérêt de fait pour cette question pourtant cruciale pour ce qui est présenté comme une « communauté ».
Essayer de convaincre les décideurs de la nécessité de développer ces technologies est une tâche difficile. Aucun groupe industriel n’a mis le multilinguisme parmi ses principales priorités, que ce soit dans le secteur des industries automobiles ou aéronautiques, les télécommunications, l'électronique grand public, l’informatique, les entreprises médicales ou audiovisuelles. Pourtant, chacun de ces secteurs a besoin du multilinguisme à des fins différentes, et la somme de ces besoins sectoriels représente un enjeu énorme. Qui fera ce calcul ? Qui va l'analyser ? Qui rassemblera les différents acteurs pour passer à l’acte ? Seule une volonté politique forte au niveau de l'Union Européenne pourrait le faire et démontrer ainsi que les technologies linguistiques ne sont pas seulement un sujet de recherche et de développement parmi d’autres, que les ressources linguistiques ne sont pas seulement des données perdues parmi beaucoup d'autres, mais qu’elles devraient constituer un élément essentiel de la construction européenne.
La langue française est une langue internationale importante, avec environ 220 millions de locuteurs dans le monde et environ 100 millions d'apprenants. C’est l'une des langues officielles de l'Union Européenne. Elle a longtemps été considérée comme la langue préférée pour la diplomatie ou la culture, mais l'Anglais (dont le berceau ne fait plus partie de l’U.E.) l’a progressivement remplacée pour toutes les utilisations. Le Français est très bien placé sur Internet où il est classé 8e des langues utilisées pour les requêtes de recherche sur le Web, après l'Anglais, mais aussi l’Espagnol, le Portugais et l’Allemand. Pour ce qui est de sa capacité à transmettre les connaissances, le Français est classé 3ème dans Wikipedia, derrière l'Anglais et l'Allemand. Plus de 60 langues, en comptant les langues régionales, sont également parlées en France métropolitaine ou dans ses territoires d'outre-mer.
La recherche française a bénéficié de programmes tels que le programme de langues Industries Francophone (FRANCIL) de l'Association des universités francophones (AUF), ou le programme Technolangue soutenu par plusieurs ministères français. Aujourd’hui, le grand programme franco-allemand Quaero concernant le traitement automatique des documents multilingues et multimédias regroupe environ 30 partenaires industriels et académiques dans le développement de huit projets applicatifs, et de plus de 30 technologies pour le traitement des langue parlée et écrite, image, vidéo et musique. Il est entièrement structuré autour de l'évaluation systématique des progrès de la technologie et de la production des données nécessaires pour développer et tester ces technologies.
Ces projets ont permis d'investir dans la production des données nécessaires pour le développement de technologies pour la langue française. Ils mettent le Français en bonne position au sein du groupe des langues européennes bénéficiant de ces technologies, avec l'Allemand, l’Espagnol, l’Italien et le Néerlandais, mais loin derrière l'Anglais.
Or, les entreprises françaises, comme beaucoup de celles de l'Europe, sont en majorité des PME qui sont en concurrence avec les grandes entreprises américaines telles que Google, Apple, IBM, Microsoft ou Nuance, qui ont investi massivement dans ces technologies. De nombreux chercheurs de ces entreprises américaines ont même été formés dans les laboratoires de recherche européens, ce qui est un comble.
La situation est similaire dans d'autres grands pays industrialisés où la langue française est largement utilisée : Belgique, Suisse et Canada.
Le financement de la recherche et de l'innovation sur les technologies linguistiques manque de continuité et se compose de programmes à court terme, coordonnés puis interrompus par des périodes de financement courtes ou clairsemées. Aucune coordination n’existe avec les programmes des autres Etats de l'Union Européenne sur ce sujet, même si ce thème de recherche semble être idéalement placé pour bénéficier d'un effort transnational partagé. La situation est similaire au sein de la Commission Européenne, où l’intérêt accordée à ce domaine varie au fil du temps. Il bénéficie parfois d'un engouement particulier chez un commissaire et devient une unité dédiée et une ligne d'action dans le programme-cadre, et d'autres fois il est fondu dans un conglomérat de différentes natures, alors que son rôle dans la construction de l'Europe était, nous avait-on dit clairement identifié.
Récemment, un invité (indien) a déclaré sur ARTE que, si les échanges d’informations continuaient à dans la forme et au rythme actuels, il ne resterait que trois langues vivantes sur la planète dans un siècle : l’Anglais (ou plutôt l’Anglo-américain), le Chinois (Mandarin), et l’Espagnol. L’évolution actuelle de l’Union Européenne ne permet pas de démentir cette affirmation, mais son éclatement ne ferait que reporter sur chaque état-nation la nécessité d’investir pour survivre en tant que langue et culture spécifiques.
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mardi 19 juillet 2016

Le Grand Marché de Vichy vous invite au huitième Salon des Auteurs

Le Grand Marché de Vichy vous invite au huitième Salon des Auteurs

Pour la huitième année consécutive, le Groupement des Utilisateurs du Grand Marché et la ville de Vichy organisent « Le Salon des Auteurs » qui se tiendra samedi 23 et dimanche 24 juillet prochain, de 9h à 13h, sur la mezzanine du Grand Marché de Vichy.
Organisée par l’Association du Groupement des Utilisateurs du Grand Marché (GUGM) et la Municipalité de Vichy, cette manifestation culturelle permettra des rencontres intéressantes et des échanges d’idées avec les nombreux auteurs, régionaux pour la plupart, libraires et éditeurs, prêts à recevoir un large public, en mezzanine du Grand Marché de Vichy. 
Tous les genres littéraires seront représentés : romans, récits, poésie, contes, biographies, ouvrages spécialisés, BD, livres pour la jeunesse... 
Seront notamment en dédicaces: A.R.G.H.A, Ass.Gandahar, Astier Françoise, Bakli-Pointet Laurence, Bourioux Jean-Louis, Briant Ginette, Brunel Elisabeth, Cassou Debat Pascale, Chanet Maryvonne, David Marie, De Brisay Ophélia, Deliperi Geneviève, Editions Abatos (Crosato JP), Emerat Stéphanie, Follaeurt Frédéric, Garand Philippe, Godat Liliane, Leleux Paul, Letellier Dominique, Livet Sylvie, Maïa de Freitas Adilia, Maltère Cécile, Maquin gabriel, Montiel-Font Catherine, Paraire Daniel, Perichon Nicole et Allier Généalogie, Peurière-Ferlin Jacqueline, Pineauteau Andy, Pioche Annette, Rocher Thierry, Stadler bernadette, Valton Corinne, Vergne-Diem Françoise, Viet-Glotoff Robert... 
Un atelier pour enfants est prévu le Dimanche 24 juillet de 10h à 13h.
Un week-end à la fois festif et enrichissant, dans une ambiance conviviale, pour grands et petits ! 
Un événement littéraire à ne pas manquer !
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mardi 12 juillet 2016

Manuels scolaires : le grand chambardement

Du passé faisons table rase : l'intégralité des programmes du CP à la 3e a été revue pour la rentrée 2016. Branle-bas de combat chez les éditeurs.

Modifié le - Publié le | Le Point.fr
À la rentrée 2016, tous les programmes scolaires du CP à la troisième changeront. (Sur la photo, quelques manuels scolaires de la rentrée 2010.)
 
À la rentrée 2016, tous les programmes scolaires du CP à la troisième changeront. (Sur la photo, quelques manuels scolaires de la rentrée 2010.)   © AFP/ PATRICK KOVARIK

C'est une grande première. À la rentrée 2016, tous les programmes scolaires du CP à la troisième changeront. Tous, en même temps. Alors que les éditeurs avaient pris l'habitude de travailler une année entière sur la refonte des ouvrages scolaires pour une matière donnée, pour un niveau, avant d'attaquer ceux de la classe suivante un an plus tard, ils ont dû s'atteler à tout remettre à plat en même temps, dans l'urgence. Avec de nouveaux programmes définis seulement depuis la rentrée 2015, il ne leur restait que neuf mois pour élaborer les contenus de tous les nouveaux manuels scolaires.
Et il ne s'agissait pas seulement d'un simple toilettage. En plus de la réforme de l'orthographe à intégrer, les objectifs pédagogiques ne sont plus fixés par classe, mais par cycle de trois ans. Fini, les programmes à boucler avant la fin de l'année : désormais, les notions à connaître auront trois ans pour être étudiées. Une nouvelle manière de travailler, qui gênera considérablement les enseignants (les élèves n'auront pas vu les mêmes chapitres l'année précédente, selon le professeur qu'ils auront eu), et qui embarrassera aussi les élèves qui changeront d'établissement scolaire en cours de cycle. Quant aux éditeurs, ils disposent d'une liberté inédite : concevront-ils des livres scolaires par cycle, ou choisiront-ils leur propre répartition annuelle des programmes ?

Gouffre financier

Ce grand chambardement est aussi un gouffre financier. L'acquisition des nouveaux livres s'étalera sur deux ans, mais la loi de finances 2016 budgète, rien que pour la première année, 150 millions d'euros pour le renouvellement des livres des collégiens. En effet, ce sont plus de 11 millions de manuels qui seront imprimés d'ici à septembre, rien que pour eux. À la rentrée prochaine, les élèves de la sixième à la troisième recevront ainsi de nouveaux manuels de français, de mathématiques et d'histoire-géographie. Les élèves de cinquième auront un manuel de LV2, puisque cet enseignement est avancé d'un an avec la réforme du collège, et les élèves de sixième disposeront d'un nouveau manuel de sciences.
À l'école élémentaire, c'est plus compliqué. Selon plusieurs estimations, quelque 16 millions de manuels doivent être imprimés pour les écoliers dans l'urgence. Mais même s'il est fréquent que les communes prennent en charge partiellement ou totalement l'achat de ces manuels, cela n'est en rien une obligation pour elles. Dès lors, certaines écoles risquent de ne pas pouvoir financer tous les nouveaux manuels en septembre, créant des inégalités entre les élèves.
Quant à ce qu'il adviendra des manuels obsolètes, aucune directive n'a encore été donnée, même si certains éditeurs, comme Belin, proposent aux 6 800 collèges métropolitains de collecter gratuitement les livres scolaires afin de les recycler.

Fautes incluses

Avec tant de problèmes à régler en si peu de temps, il ne faudra pas être trop tatillon : les fautes d'orthographe seront parfois incluses (« Choisissez vos quatre passages préférés et expliquez pour chacun deux (sic) pourquoi il (sic) vous ont plu » chez Nathan), tout comme les erreurs d'illustration (chez Hatier, l'auteur de science-fiction Christophe Lambert aurait été gratifié d'une photo de son homonyme acteur, sans l'intervention d'un internaute observateur).
Tout comme certains exercices n'auront pas eu le temps d'être adoubés avant d'être imprimés, tel ce travail de réécriture d'un texto tiré d'un nouveau manuel destiné aux élèves de quatrième publié par Nathan, et fortement critiqué sur les réseaux sociaux : « CC C MWA ! G 1 truc a te dir jcroi kon devré fer 1 brek... bz. » (« Coucou, c'est moi ! J'ai un truc à te dire : je crois qu'on devrait faire une pause… Bises. ») Si vous aviez compris, c'est que vous êtes fin prêt pour la réforme.
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samedi 9 juillet 2016

Lettres semées en bouquet

Lettres semées en bouquet



Quand les agriculteurs prennent la plume.
La compagnie des Fous de Bassan ne cesse d’arpenter la Beauce pour creuser un beau sillon où germent des lettres magnifiques. Le pari, pour fou et improbable qu’il soit, n’en demeure pas moins une formidable réussite : des agriculteurs de Beauce ont pris la plume pour rédiger des lettres semées en bouquet.
Pour réussir ce pari, à l’initiative de Christian Sterne, le metteur en scène, des contraintes formelles ont été suggérées afin de fixer un cadre commun et comme toujours, favoriser l'émergence de perles. Chaque lettre est écrite avec pour sujet un élément, un objet ou bien un animal qui partage l’existence des paysans de la grande plaine fertile.
Ainsi, la motte de terre, la petite goutte de pluie, le hangar à pommes de terre, le tas de fumier ou bien l’épi de blé s’adresse par le truchement de leurs scripteurs à des comparses comme les néo-ruraux, le cycliste, le promeneur, le consommateur, le photographe, le vacancier ou les saltimbanques. L’expression ainsi décalée se donne des ailes, emprunte les chemins de la poésie, de l’émotion ou de la fantaisie.
Pourtant, derrière chaque lettre, se cache avec pudeur la réalité du terrain, la souffrance et les difficultés d’un métier souvent mal compris, parfois dénigré, fréquemment moqué, toujours en but avec les réglementations, les banques, les aléas climatiques. On perçoit en arrière fond l’amour pour ce paysage ingrat, cette terre sans relief mais jamais sans beauté. On devine la passion d’un métier qui exige tant de ceux qui le pratiquent sans en tirer un salaire en concordance avec le temps passé.
Ces lettres sont belles, elles sont touchantes, drôles, évocatrices, pleines de cet humour qui est la délicatesse du désespoir. Elles le sont d’autant plus qu’elles sont interprétées magnifiquement par la troupe des Fous de Bassan. Ce soir-là, trois hommes et une femme nous ont entraînés, nous ont enthousiasmés, nous ont fait rêver.
Les lettres sont jouées, interprétées, mises en bouche et en mouvement. Elles sont aussi chantées ou simplement mises en musique. C’est magnifique, c’est d’une beauté à réconcilier agriculture et culture, à faire germer les graines de l’espoir en une humanité meilleure. Les acteurs réussissent ce pari de faire de quidams en bottes de caoutchouc les nouveaux auteurs dramatiques de notre société.
Nous n’avons pas vu le temps passer et pourtant nous n’étions que quelques-uns dans cette salle de restaurant. La concurrence plus que déloyale du football, l’incapacité de la presse locale à promouvoir vraiment les initiatives culturelles de valeur, la trahison des élus locaux dont l’absence fut remarquée, la frilosité des autochtones qui restèrent devant leurs écrans de télévision : tous ces élèments font que nous n’étions pas très nombreux, en dépit de la formidable qualité de la prestation.
C’est à désespérer de se démener ainsi pour élever le niveau, pour instiller le virus de la poésie et de l’écriture dans un monde qui en est si cruellement dépourvu. J’enrage que le talent de la troupe ne soit pas reconnu à sa juste valeur, je m’étrangle quand j’apprends que le maire de la commune où la troupe a élu domicile n’a jamais vu un seul spectacle. Je me refuse à nommer cette ville ligérienne tant ce comportement est indigne et misérable.
La troupe ne baisse pas les bras, elle poursuit son travail, elle l’amplifie aussi. Chacune des cent-huit lettres d’agriculteurs est disponible sur un site afin que tout un chacun puisse répondre à l’une de son choix. Ainsi va naître le bouquet de lettres, tout en créant une communication à distance entre deux mondes qui s’ignorent.
Je ne saurais que vous inviter à vous précipiter sur ce cite : http://lettresdupays.com/blog/ où l’on peut consulter toutes ces perles d’écriture : et surtout, je vous conseille de prendre à votre tour la plume pour répondre. Si vous êtes de notre région, osez une visite, venez écouter les représentations. Elles se déroulent dans les petits villages, loin des grandes salles habituelles de la culture officielle qui se vautrent dans les productions vues à la télé. C’est faire œuvre de militantisme tout en vous offrant un spectacle merveilleux. Ne baissez pas les bras, la culture est l’affaire de tous et la survie de notre langue.
Émerveillement leur.
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samedi 2 juillet 2016

Yves Bonnefoy, l’entretien infini

Yves Bonnefoy, l’entretien infini

Grande tristesse d’apprendre la disparition, ce 1er juillet, d’une voix qu’au fil des années nous avions cru impérissable. Pour la réentendre, je propose en lien l’enregistrement d’une grande conférence qu’avait donnée Yves Bonnefoy en 2011, en ouverture des Rencontres européennes de littérature à Strasbourg. J’y ajoute un entretien de la même année. Une parole infiniment précieuse.
 
                                                                        A Jean-Paul Avice, reconnaissance et amitié

La poésie a été toute la vie d’Yves Bonnefoy. Que son œuvre, considérable, ait pris la forme du récit, de l’essai, et en particulier de la critique d’art, ou encore de la traduction, c’est toujours la poésie qui demeurait l’horizon de ses livres. Patrick Werly, dans la présentation de la conférence que je mets en lien (présentation qu'on peut aussi lire ici), insiste fort justement sur la continuité entre la parole poétique et la critique. Jean-Paul Avice, un ami proche du poète et doué d’une connaissance intime de son œuvre – il a dirigé, entre autres, avec Odile Bombarde, le Cahier de l’Herne sur Bonnefoy -, disait ceci dans un entretien, en 2011 : « Yves Bonnefoy a rappelé à plusieurs occasions qu’il avait un temps imaginé n’écrire qu’un seul livre, et que malgré la multiplication impressionnante de ses volumes, il y avait encore du sens à penser que tout cela ne formait qu’un seul livre. »
Jean-Paul Avice soulignait cependant qu’il y avait trois inflexions ou trois changements dans l’œuvre du poète. Tout d’abord la multiplication des sonnets ou des « presque » sonnets dans ses dernières oeuvres, « qui dans leur contrainte l’aident à donner une place de plus en plus importante dans sa réflexion à l’enfance, à ce moment où les concepts n’ont pas encore noyé le regard émerveillé que l’on porte au monde ». Ensuite l’importance de plus en plus grande accordée à la beauté « comme apaisement de la violence du langage ». Enfin l’importance accordée à la compassion, « le fait que la présence se dise de plus en plus comme visage, même s’il continue à aimer des peintres de paysage chez lesquels la présence humaine ne se dit qu’obliquement par l’arbre ou la montagne ».
En mars 2011 Yves Bonnefoy fut l'invité d’honneur de Traduire l’Europe, les 6èmes Rencontres européennes de littérature à Strasbourg. Il prononça une importante conférence dont le titre était le suivant : « Les lettres de Hofmannsthal et la question de la poésie ». A travers ses interrogations et ses hypothèses, le poète, une fois encore, cherchait, « à comprendre ce que signifie en nous le besoin de poésie ». Considérant le point de vue de l’histoire de l’art et de la pensée, il disait ceci : « Je crois, vous le voyez, à l’unité de l’Europe ». Ce rappel à l’Europe de l’art et de la poésie nous est aujourd’hui, tant elle a été oubliée, infiniment précieux. Dans un entretien que je reproduis ci-dessous, Yves Bonnefoy se demandait si ce qui motive l’écriture poétique n’est pas « un renouveau qui ne peut que s’accompagner d’une rénovation radicale du lien social ». « Les images dans les poèmes, poursuit-il, cela peut sembler du gratuit, de l’insouciant, mais c’est aussi et d’abord ce qui décompose les idéologies dans lesquelles les groupes humains s’empiègent.  
La défiance à l’endroit du concept et des idéologies n’a jamais été pour Yves Bonnefoy une manière d’exclure le poète de la cité, de le cantonner à la tour d’ivoire des mots ou à la nostalgie d’un âge théologique. L’éthique de la compassion, l’insistance sur "la personne particulière" de chaque être, que rappelle ici Patrice Beray, aussi bien que la place de l’autre dans l’œuvre d’Yves Bonnefoy dessinent continument une figure de l’interlocuteur, celle même de son lecteur, avec lequel l'entretien, même posthume, est infini.
Pascal Maillard
Lien vers la conférence : http://www.canalc2.tv/video/10470
PS : Concernant l'absence d'image dans la vidéo de cette conférence, j'avais sollicité l'autorisation d'Yves Bonnefoy en amont des Rencontres. Il m'avait répondu significativement : "Je ne pense pas, voyez-vous, qu'une archive vidéo préserve une présence. Elle ne garde qu'un simulacre." 
Yves Bonnefoy et l'Université de Strasbourg : éléments bibliographiques
Il y avait des liens forts entre l'Université de Strasbourg et Yves Bonnefoy. Et ceci grâce à des chercheur.e.s, parfois aussi poètes, qui ont initié de nombreux colloques sur le poète, fait des cours, et dirigé des ouvrages auxquel Yves Bonnefoy a contribué. Je pense en particulier à Michèle Finck, Maryse Staiber et Patrick Werly. On peut citer les ouvrages suivants :
- Yves Bonnefoy. Poésie, peinture, musique, textes réunis par Michèle Finck, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 1995
- Yves Bonnefoy et l’Europe du xxe siècle, sous la dir. de Michèle Finck, Daniel Lançon et Maryse Staiber, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2003
 - Yves Bonnefoy. Poésie et dialogue, sous la dir. de Michèle Finck et Patrick Werly, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2013
On peux aussi indiquer les deux livres suivants qu'Yves Bonnefoy a publiés aux PUS :
- La communauté des traducteurs, PUS, 2000
- La communauté des critiques, PUS, 2010.
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Entretien avec Yves Bonnefoy (2 mars 2011, magazine Poly)

Vous êtes l’invité d’honneur des 6e Rencontres européennes de littérature. Qu’attendez-vous d’une telle manifestation ?
Des rencontres, avec des poètes d’autres pays de l’Europe. Je trouve beaucoup de sens, en effet, et j’attends beaucoup, de la diversité des cultures européennes, une pluralité qui a été et demeure la réfraction à travers des langues parfois  fort différentes de ces grands rayons que furent à l’aube du continent la pensée grecque, le droit romain, et même cette idée chrétienne de la personne si difficile à préserver de sa démesure, aux dangereux préjugés.  Les réfractions furent très variées, il en résulta des incompréhensions réciproques qui attisèrent bien des conflits, notre histoire a été un long enchaînement de désastres, mais quand on voit la rapidité et l’ampleur avec lesquelles se répandirent à travers l’Europe l’architecture romane, la peinture gothique et renaissante, l’art baroque, la poésie romantique puis symboliste et encore les avant-gardes qui précédèrent le funeste premier conflit mondial, on ne peut pas ne pas croire qu’il y a sous-jacent à nos détestables conflits de quoi donner vie avec profondeur à une recherche commune en passe aujourd’hui, qui sait même, d’enfin fleurir, au moins dans quelques œuvres qu’il importe donc de connaître.
Vous écriviez dans Notre besoin de Rimbaud qu’il a été pour vous « la révélation de ce qu’est la vie, de ce qu’elle attend de nous, de ce qu’il faut désirer en faire ». De quand date cette révélation et en quoi Rimbaud vous remue-t-il encore, aujourd’hui ?
Nous parlions de l’Europe, à l’instant. Et Rimbaud a écrit, dans Une saison en enfer : « Quittons ce continent où la folie rôde ! » Était-il, lui, un ennemi de l’Europe ? Bien sûr que non, il ne fut que déçu par un siècle où elle avait été particulièrement déconcertante, à feu et à sang sous Napoléon, puis révolutionnaire partout ou presque en 1848 mais sans lendemain à l’aune de cette grande espérance.  Et ce que nous devons à Rimbaud, sa réaffirmation impatiente de l’espérance dans le malheur, c’est dans le droit-fil d’une revendication qui est aussi spécifiquement européenne que la poésie de Leopardi ou celle de Baudelaire ou la musique de Beethoven, de Mahler. 
Rimbaud voulait « changer la vie ». Est-ce le dessein commun à tout poète ?
Oui. En tout cas ce devrait l’être. Il faut mériter cette appellation si on y prétend.
En quoi le poète diverge-t-il de l’écrivain, de l’essayiste ou du traducteur ?
Précisément en ceci qu’il fait de ce dessein son grand  souci, aux dépens de l’observation des comportements sociaux, par exemple : cette vocation des romanciers. Mais n’opposons  pas le poète au traducteur. Le traducteur de la poésie a vocation à être poète.
Quel regard portez-vous sur le poète Tony Harrison, invité à vos côtés ? Existe-t-il une filiation avec l’homme aux semelles de vent ?
Tony Harrison a une pensée politique et je lui donne raison. Cela peut vous étonner puisque rien de politique n’apparaît dans ce que j’écris, mais qu’est-ce qui motive l’écriture poétique en ce qu’elle a de plus subjectif sinon le besoin, je le disais, de « changer la vie », un renouveau qui ne peut que s’accompagner d’une rénovation radicale du lien social ? Les images dans les poèmes, cela peut sembler du gratuit, de l’insouciant, mais c’est aussi et d’abord ce qui décompose les idéologies dans lesquelles les groupes humains s’empiègent.
 Propos recueillis par Thomas Flagel
Source de l’entretien 
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